CAPA Facebook
 logo Nguyen   
Accueil du site > Les actualités > Les nouvelles du milieu aquatique

Ultime chance pour l’esturgeon d’Europe

Rédigé par Jean-François Augereau pour le Monde - Publié par Niclette – 18 juillet 2007

Les esturgeons atlantiques européens (Acipenser sturio) seront-ils réintroduits ?



Article sous licence :

Sans licence

Dans la même rubrique

Voilà plus de dix ans que Marcel Pelard, bottes aux pieds, sanglé dans un tablier de poissonnier vert bouteille, veille. Pas question de faire preuve de la moindre inattention. Le trésor qu’il garde à la station du Cemagref de Saint-Seurin-sur-l’Isle (Gironde) est inestimable. Sont conservés là, dans un hangar à la lumière tamisée, éclairé de quelques rares néons rose orangé, quatre-vingts esturgeons atlantiques européens (Acipenser sturio), espoirs d’une espèce qui, hier, colonisait les eaux européennes, de la Scandinavie à la Méditerranée. Aujourd’hui ne subsiste de ce vaste stock qu’une modeste population de quelques milliers d’individus qui fréquentent encore les eaux douces, saumâtres du bassin formé par la Gironde, la Garonne et la Dordogne, et les eaux salées du plateau continental. Pas assez pour que l’espèce, "en grand danger de disparition", selon Thierry Rouault et Patrick Williot du Cemagref, puisse assurer naturellement son avenir.

Pour que la situation s’améliore, il va donc falloir aider la nature. Depuis 1993, ces chercheurs s’y emploient en tentant de mener à bien, en bassin et avec des animaux captifs, des reproductionsd’ Acipenser sturio. Mais il n’est pas facile, avec si peu de représentants, de trouver simultanément un mâle et, plus encore, une femelle, prêts à se reproduire. En 1995, pourtant, ils y sont parvenus avec des poissons capturés quelques jours auparavant. Des amours brèves de Vint Sainte Mai et de Justin sont alors nés 20 000 alevins dont 9 000 ont été relâchés. Mais cette victoire fut éphémère, la belle ayant décidé, après avoir enfanté, de jeûner si fort qu’elle en mourut. Depuis cette date, plus rien, car les femelles sexuellement matures manquaient à l’appel.

"Pourtant, nous étions certains qu’un pourcentage appréciable des individus que nous avions relâchés dans la nature avait survécu", assure Patrick Williot. Mais "le nombre des captures fortuites de géniteurs, déjà très faible durant la décennie 1980, est devenu négligeable à partir du début des années 1990". Les responsables : la destruction des frayères du fait de l’extraction des granulats, la pêche accidentelle d’individus d’une espèce pourtant protégée, la pollution et le braconnage. Toujours est-il que, pendant ces longues années, les chercheurs du Cemagref n’ont pu mener de nouvelles expériences faute d’avoir simultanément des individus des deux sexes ou parce que leur état physiologique les rendait impropres à la reproduction.

Cette traversée du désert vient de prendre fin. Le 25 juin, Francine, une jeune femelle de 8,5 kg, issue de la dernière reproduction constatée dans la nature en 1994, a fourni assez d’ovules pour que deux mâles, Justin, 24 kg, un vieux sauvage de 1984, et Emile, 17,6 kg, un jeune de 1994, les fécondent. "Une opération de qualité moyenne", analysent Thierry Rouault et Patrick Williot, mais qui a permis de produire un peu plus de 11 000 larves d’esturgeons. Des poissons minuscules qui ne font pas plus d’1,5 cm et qui, se réjouissent les deux chercheurs, ont commencé depuis quelques jours à déguster les larves orangées d’Artemia salina qu’on leur sert.

Onze mille larves : une première mais une misère comparée aux 300 000 ou 500 000 alevins qu’il faudrait, estime Thierry Rouault, relâcher chaque année dans la nature pour espérer sauver l’espèce. Il faut donc espérer que parmi les 80 pensionnaires des bassins de Marcel Pelard se trouvent quelques femelles en quête de maternité. La tâche des chercheurs n’est pas simple en raison du cycle biologique particulièrement long de ce poisson dont la puberté probable intervient, après un long séjour en mer, au bout de 10 à 12 ans pour les mâles et de 12 à 15 ans pour les femelles, qui ne sont au mieux fécondes que tous les trois ans. Et ce jusqu’à l’âge de 35-40 ans. Un vrai casse-tête que les chercheurs du Cemagref s’efforcent patiemment de résoudre avec leurs collègues de l’Institut des eaux douces de Berlin en jouant sur les conditions de captivité - eau de mer, eau douce, eau saumâtre -, d’alimentation, de température ou de stimulation hormonale des candidats à la reproduction.

Depuis le début des années 2000, de nouvelles spermatogenèses ont été observées chez les mâles d’origine sauvage les plus âgés de la station et un protocole a été défini qui permet d’obtenir du sperme dans au moins 50 % des cas. Reste à être aussi performant avec les femelles, plus délicates, en espérant qu’elles seront abondamment fécondes et qu’elles ne se laisseront pas dépérir après avoir "enfanté" comme feu Vint Sainte Mai.

Quoi qu’il en soit, "un verrou vient de sauter" : rien n’interdit maintenant la reproduction d’animaux en élevage, ce qui est un gage d’espoir pour l’avenir. En attendant, quelques milliers d’enfants de Francine et de Justin devraient, en septembre, retrouver le chemin des rivières avant d’entamer un très long périple en mer. Reviendront-ils dans une douzaine d’années pour pondre ? Tous l’espèrent.

Jean-François Augereau Article paru dans l’édition du 18.07.07

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3244,36-936302@51-936424,0.html

Ajouter un commentaire

modération à priori

Ce forum est modéré à priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?

(Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Lien hypertexte (optionnel)

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d'informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

Qui êtes-vous ? (optionnel)


captcha

Association AquAgora | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | SPIP